La Langue verte / Pierre Devaux

On trouvera simplement dans ces pages un choix des mots et des locutions de langue verte les plus usités par les hommes et les femmes dits du « milieu », par leurs satellites, et aussi par les parigots bon teint qui se plaisent à n’employer que de l’argot ; l’argot, la face la plus imagée, la plus gaie, la plus colorée et vivante de la langue française. Il est impossible de déceler l’origine de certains mots argots. Ils ne s’inspirent d’aucune racine française ni étrangère ; ils ont été façonnés pour les besoins de la cause par des spécialistes, et destinés avec leur sens secret à l’usage d’un certain clan de la pègre. La langue française, en personne bien née, n’a pas voulu devoir une politesse à sa cousine argotique, et elle lui a fait cadeau de certaines de ses locutions, qui ont abandonné les encyclopédies pour s’installer dans les dictionnaires d’argot. Nouveaux Messieurs Jourdain, les macs, les pégriots, les clochards, les affranchis et d’autres argotiers pur jus, s’expriment, de-ci de-là, sans s’en douter (sans s’en gourrer) dans la langue latine la plus pure. Chaque corps de métier a aussi un argot professionnel à lui ; les hommes de troupe également, et depuis Vercingétorix, les soldats préfèrent l’image grasse à la rigueur du « style règlement ». (Pierre Devaux, 1935)

Court extrait : Voici l’été ; comme il fait chaud, vous dites qu’il fait chaudard, qu’il en fait un plat, que le bourguignon tape sur le caberlot. Et puisqu’il fait chaud, vous avez certainement soif, comme de juste, donc : vous la séchez, vous la crevez ; vous entrez dans un café chez Fernand, chez Charles ou à l’ami Paul. Une fois dans le bistre, vous passez la commande au patron ou au garçon parce que vous avez bien soif : vous avez la gargue en tôle. « Annoncez la couleur », vous dit M. Fernand ou M. Charles, le patron, le latrompem, le taulier. Vous demandez un pernod, un lernopem, une bleue, à moins que vous ne préfériez un bon verre de rouge, une absinthe de vidangeur. Vous êtes servi par le garçon, par le loufiat qu’on appelle dans le Midi un ragazzo, mais surtout, n’oubliez pas de lui donner un pourboire, de lui filer un pourliche. Vous avez soif, puisque vous la séchez, alors vous buvez, attention n’allez pas dire je bois, mais : je m’en jette un dans le col ou dans le colbac, je suçe, je biberonne, je pinte, je souffle dans l’encrier (déjà nommé). Si vous êtes un tantinet ivrogne, c’est que vous êtes porté sur le cruchon, vous êtes facilement saoul, vous ne tenez pas le litre, et vous voilà gelé, retourné, noir, schlasse, chicore.

Avis de l’éditeur : « La Langue verte ressemble à de la langue morte ; emportée, évaporée avec les mondes qui la pratiquaient, les gens du pavé des boulevards, des lorettes, des cafés interlopes, des milieux louches, des métiers bruyants et des étals de rue. Surgie du nulle part des imaginations, mélangée avec des couleurs vives, montée en gros caillou par-dessus du français soyeux, elle était si bien faite pour le jeu, pour le sarcasme, pour l’apostrophe et les mauvais coups que certaines de ses tournures sonnent encore. De sorte que son déchiffrement, s’il paraît ardu dès l’abord, prend un tour de facétie et bientôt, sous la férule d’un maître-artisan tel que Pierre Devaux, réveille une époque de petites Saturnales, et de cris du peuple, où les papes, les princes anglais de sang frelaté, les bourgeois en période de chasse, ces messieurs des assemblées, se font moquer, vertement, tandis qu’ils bouffonnent sur la scène de leur siècle maudit. »

La Langue verte, 2021, 96 pages, 16 euro

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